Presse-Citron: Les chemins sinueux de Bon Iver

// 13/10/2016

Par Gilles Syenave

Certains disques ne peuvent que vous décevoir. Une longue attente après deux opus fabuleux, des rumeurs de fin de carrière heureusement démenties, une campagne de teasing qui traîne en longueur… autant d’ingrédients qui créent des espoirs démesurés et ne peuvent finalement engendrer qu’un sentiment mitigé. C’est un peu le constat qui nous est venu à l’esprit quand on a enfin pu écouter « 22, A Million », le nouvel album de Bon Iver. Un disque qui ne manque pas de génie ni de profondeur, mais pour lequel on se demande si autant d’artifices étaient vraiment indispensables.

Rien ne prédestinait Justin Vernon à devenir cette figure majeure dont chaque fait et geste est scruté par la planète indé. Cette icône pour hipsters dont Kanye West a un jour déclaré qu’il était l’artiste vivant qu’il admirait le plus. Ce simple quidam dont les chansons se retrouvent soudainement massacrées par la moitié des candidats de The Voice à travers le monde. Il y a tout juste 10 ans, ce brave garçon originaire d’Eau Claire dans le Wisconsin soignait son spleen en écrivant les chansons qui allaient composer « For Emma, Forever Ago », son premier album sous le nom de Bon Iver. Il venait de rompre avec sa petite amie et de quitter son groupe de l’époque, mais la claque qu’il s’apprêtait à prendre fut d’une bien plus grande ampleur. Enregistré avec des moyens dérisoires et d’abord voué à n’être qu’une démo envoyée aux labels, le disque fut dans un premier temps pressé à 500 exemplaires. Il s’en écoulera finalement plus d’un million.

Vernon eut alors la même réaction que tous les artistes sur qui le succès est tombé sans qu’ils n’aient rien demandé : un OVNI musical. Avec « Bon Iver, Bon Iver », son deuxième opus paru en 2012, il pensait probablement désarçonner une partie de son public et pouvoir retourner à une vie plus tranquille, tout en gardant une bonne cote auprès des lecteurs de Pitchfork et des programmateurs du Coachella. Caramba, encore raté. Ce disque pourtant plus expérimental dépassa les records de vente de son prédécesseur, s’adjugeant au passage le Grammy Award du meilleur album alternatif en 2012.

C’en était trop pour son auteur, qui céda complètement sous la pression. Il décida de mettre Bon Iver entre parenthèses, laissant sous-entendre que le projet pourrait très bien ne jamais revoir le jour. Victime de surmenage, il partit ensuite se reposer sur l’Île de Santorin. Il y vécut seul et reclus, confronté à de violentes crises d’angoisse. Le seul remède qu’il trouva pour s’en soustraire fut la phrase « It Might Be Over Soon » (Ce pourrait être bientôt fini). Un mantra qu’il prononce dès l’ouverture de ce nouvel album, comme pour mieux conjurer le sort.

Ce premier morceau ne laisse planer aucun doute sur les intentions de Vernon. A l’image de ces 10 titres au symbolisme difficile à déchiffrer, Bon Iver est bien décidé à brouiller les pistes et à fuir la beauté limpide de ses premiers succès. Pour y parvenir, il a poussé le vice jusqu’à inventer un processeur qui déforme sa voix de manière aléatoire. Baptisé le Messina en hommage à l’ingénieur Chris Messina qui l’a aidé à la concevoir, il crée des échos inattendus et d’étranges distorsions, provoquant une forme de malaise.

Fruit d’une vraie volonté de se renouveler et d’un profond travail de recherche, l’intervention de ce Messina est probablement l’élément qui divisera le plus les auditeurs de ce nouvel album. Il a poussé une partie de la critique à crier au génie, certains affirmant même que Bon Iver était parvenu à casser les codes de la musique folk pour la faire entrer dans la modernité, à l’instar de Bob Dylan et de Neil Young avant lui. Ce n’est pourtant qu’après plusieurs écoutes attentives que l’on parvient à oublier ces déformations et à se concentrer sur les compositions en tant que telles. Elles se révèlent alors aussi belles et poignantes que sur les deux premiers albums de Bon Iver, ce qui nous fait regretter qu’elles aient été autant retravaillées. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des chansons comme « 8 (circle) » et surtout le bouleversant « 00000 Million » s’avèrent être les plus séduisantes. Ce sont aussi celles où la voix de Vernon est la plus intacte. On se demande par contre toujours quel intérêt il a pu trouver à publier un morceau aussi inaudible que « 21 M♢♢N WATER », 3 belles minutes de gâchis sur un album qui ne dure déjà qu’une bonne demi-heure.

Qualifier ce disque de ratage complet serait pourtant une erreur. Il regorge d’ambition artistique, de compositions brillantes et de trouvailles sonores intéressantes. Mais à force d’essayer de nous perdre en chemin, il sonne parfois comme ces faux albums que des groupes facétieux balancent eux-mêmes sur Internet pour prendre les pirates informatiques à leur propre jeu. On se surprend alors à rêver que Vernon avoue que toutes ces histoires de Messina n’étaient qu’un vaste canular pour démasquer tous ceux qui y trouveraient une signification particulière, avant de nous balancer les dix mêmes titres dans des versions plus épurées. Avouez que ce serait le coup du Siècle, non ?



Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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