Presse-citron : Live and Let DIIV

// 16/02/2016

Par Gilles Syenave

Presse-citron

Certains artistes ont le chic pour se rendre détestables. Avec sa dégaine de hipster, ses frasques de junkie accro à l’héroïne et ses déclarations à la con du genre « Je ne peux pas encore mourir maintenant, je dois d’abord finir mon album », Zachary Cole Smith possède plusieurs cartes dans son jeu pour participer au concours du plus grand crétin de la scène rock actuelle.

Mais le garçon possède malgré tout un handicap par rapport à ses nombreux concurrents dans le domaine : il est bourré de talent et le prouve encore une fois sur son nouvel album. Smith a donné naissance à DIIV (prononcez « Daïve ») en 2011. Ce qui était au départ un projet solo est rapidement devenu un véritable groupe, même s’il en est toujours resté la figure centrale. Aujourd’hui encore, il se charge entièrement de l’écriture des paroles et des chansons. En 2012, le combo publiait déjà « Oshin », un premier opus qui eut le don de secouer la planète indie, notamment grâce à son éblouissant single « Doused ».

C’est là que les emmerdes commencèrent. Quelques semaines avant le début d’une tournée européenne qui s’annonçait triomphale, Smith se fit coffrer pour possession d’héroïne et d’ecstasy en compagnie de sa petite amie, la chanteuse pop Sky Ferreira. Un an plus tard, c’est le bassiste Devin Ruben Perez qui fut au cœur d’une polémique après avoir posté des commentaires sexistes sur Internet. En 2015, enfin, le batteur Colby Hewitt fut contraint de quitter le groupe pour soigner ses propres problèmes d’addiction. Tu parles d’un chemin de croix. Tous les ingrédients d’une fin anticipée étaient donc bien présents pour DIIV. Les nombreux reports annoncés pour la sortie de leur deuxième album ne firent d’ailleurs que confirmer ce pressentiment d’énorme gâchis.

D’abord prévu pour avril 2015, ce disque baptisé « Is the Is Are » arrive finalement dans les bacs en ce mois de février, alors que beaucoup avaient fini par croire qu’il ne sortirait jamais. Les problèmes privés des différents membres du groupe ne sont pourtant pas la seule raison de ce retard. Smith confesse volontiers être un perfectionniste qui prend son art très au sérieux. Pour composer « Is the Is Are », celui qui est aussi mannequin pour Yves Saint-Laurent a ainsi réuni plus de 300 ( !) morceaux, finalement ramenés à 60. Il a ensuite opéré un nouveau tri pour se retrouver avec 17 chansons, qui constituent ce disque publié sous forme de double album.

En bon control freak, Smith s’est chargé personnellement de la production, arguant que personne ne saurait mieux que lui comment l’ensemble devrait sonner. Globalement, l'approche est ici fort différente de celle que l’on a connue sur « Oshin ». Ce dernier creusait inlassablement le sillon d’un rock à guitares pleines de réverb et largement influencé par des formations comme Sonic Youth, The Cure ou encore Spiritualized.

Ces références sont toujours présentes ici, mais elles servent un propos plus large, qui voit DIIV s’aventurer dans plusieurs directions. Smith profite aussi de sa place derrière la console pour mettre davantage sa voix en valeur. Souvent noyée sous les guitares sur « Oshin », elle est ici mise à l’avant-plan, ce qui nous permet d’entendre en long, en large et en travers qu’être un (ex-) junkie célèbre à Brooklyn, putain, ça craint.

Le disque s’ouvre sur un enchaînement quasiment parfait de six morceaux qui nous en font voir de toutes les couleurs. De la jolie plage d’ouverture « Out of Mind » au brillant « Valentine » en passant par l’excellent single « Under The Sun », DIIV réussit un parcours sans faute qui suffit pour classer cet album parmi les plus intéressants du moment. Au passage, Smith se confie aussi sur ses problèmes d’addiction sur le titre « Dopamine » et exhibe sa jolie compagne, qui vient jouer les Kim Gordon de service sur le très réussi « Blue Boredom ».

Ces débuts incroyablement prometteurs font ensuite place à quelques déconvenues, dont le presque gênant « Fuck », un interlude dont le seul intérêt est d’avoir permis à DIIV de placer un vilain mot sur sa tracklist. Au fur et à mesure que le disque s’écoule, une forme de monotonie s’installe, heureusement rompue par quelques instants de bravoure comme le titre éponyme « Is the Is Are » ou encore l’astucieux « Healthy Moon ».

Avec plus d’une heure de sonorités tendues et exigeantes, on se met finalement à penser que Smith a placé la barre un peu trop haut pour un public davantage habitué à des disques emballés en une quarantaine de minutes. Soyons clair : rien n’est plus louable que de vouloir composer un futur classique qui tire ses auditeurs vers le haut. C’est clairement l’ambition revendiquée par Smith, qui cite Thurston Moore et Kurt Cobain comme ses principaux modèles en la matière. Mais à l’instar de ses fringues XXL et de son égo surdimensionné, le disque qu’il a composé semble par moments un peu trop grand pour lui.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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