Presse-citron : Merchandise, la chenille punk devenue papillon pop

// 15/01/2015

Par Gilles Syenave

Peut-on faire de la musique qui n’intéresse plus personne ? A une époque où l’album de chants de Noël de Garou est en rupture de stock, où certains jeunes fans de Kanye West se demandent qui est ce Paul McCartney qui chante avec leur idole sur son dernier single et où les tops de fin d’année des journalistes spécialisés ne reprennent quasiment aucune galette figurant parmi les meilleures ventes des douze mois écoulés, on est en droit de se demander si ça vaut encore le coup d’essayer de produire des albums de qualité. La réponse est heureusement oui, et même plus que jamais. Car cette absence de contrainte commerciale permet aux artistes les plus créatifs de se réinventer complètement au gré de leurs envies. Avec leur nom en forme d’uppercut dirigé vers l’industrie du disque, les américains de Merchandise font ainsi partie de cette nouvelle génération de groupes qui suivent uniquement leur instinct, en se foutant pas mal des conséquences que ça pourrait avoir sur leur carrière.


Originaire de Tampa en Floride, Merchandise a d’abord publié deux albums de punk-rock racé intitulés Strange Songs In The Dark (2010) et Children Of Desire (2012). Le groupe a alors changé une première fois d’orientation sur l’EP « Total Nite », publié en 2013. Ce 6-titres aux accents krautrock et psychédéliques leur a valu de signer sur le label anglais 4AD d’Ariel Pink, Bon Iver, Grimes, The National ou encore Daughter.
C’est avec le soutien de cette prestigieuse écurie que le leader Carson Cox décidait, selon ses propres dires, de démarrer un nouveau groupe avec les mêmes membres et le même nom. Le style rageur des débuts fit alors place à une pop élégante et raffinée, dans la lignée de formations héroïques telles que My Bloody Valentine, Echo and The Bunnymen ou encore Spacemen 3, dont le co-leader Sonic Boom a d’ailleurs produit « Total Nite ».
Envoyé en éclaireur dès le printemps dernier, le single « Little Killer » annonçait fièrement cette nouvelle orientation confirmée en long et en large sur « After The End », un troisième opus publié quelques mois plus tard.


Ce virage à 180°n’a pas empêché le combo de produire son nouveau disque lui-même, refusant toute intervention extérieure du label et se contentant de moyens limités comme sur ses essais précédents. Cette soif d’indépendance et cette attitude DIY résonne d’ailleurs aujourd’hui comme la dernière trace de l’esprit punk d’un groupe qui a toujours aimé diffuser sa musique gratuitement sur Internet et se produire dans des lieux insolites plutôt que dans des salles traditionnelles.
Des contraintes matérielles qui n’empêchent pas Merchandise de s’imposer d’ores et déjà comme un excellent groupe de pop onirique aux accents eighties.


Même si les principaux intéressés revendiquent des influences insoupçonnées comme les compositeurs classiques Frederick Delius et Henry Purcell ou encore les comédies musicales de Fred Astaire et Gene Kelly, c’est du côté des Smiths et de Morrissey que l’on ira chercher le lien de filiation le plus évident. Le chant délicieusement maniéré de Carson Cox fait immanquablement songer à celui du Mozzer, notamment sur l’entêtant single « Enemy ». Cox n’apprécie pourtant que moyennement la comparaison, lui qui déclarait récemment dans une interview que Morrissey était artistiquement mort depuis le début de sa carrière solo. Ce dernier appréciera.


Avec ses refrains pleins d’emphase, ses arrangements soignés et ses ballades au long cours que l’on aurait pu croire taillées pour les stades si elles avaient été écrites trente ans plus tôt, « After The End » s’impose comme une sorte d’antidote à une époque où les groupes de rock sont condamnés à faire remixer leurs morceaux à la sauce électro pour qu’ils soient diffusés dans les clubs et en radio.
En choisissant de dévoiler son raffinement et sa sensibilité à fleur de peau, Merchandise échappe aussi aux diktats du cool qui conseillent plutôt ces derniers temps de cacher ses émotions derrière un mur de percussions et de guitares. Un pied-de-nez somme toute parfait, qui suggère que les fleurs bleues d’hier sont les punks d’aujourd’hui.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale. Rien que ça.

RETOUR

ARCHIVES

Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top