Presse-citron : Radiohead a retrouvé sa formule magique

// 22/05/2016

Par Gilles Syenave

Il n’y a rien de plus émouvant qu’un retour en grâce.

Considéré comme le plus grand groupe du moment après la sortie de « OK Computer » en 1997, Radiohead a passé les (presque) 2 décennies suivantes à fuir le succès et la facilité. Cette démarche consistant à repousser sans cesse ses limites et à se réinventer à chaque album est plutôt louable d’un point de vue artistique. Mais elle a aussi désarçonné un public qui attendait désespérément de retrouver des émotions similaires à celles causées par un des disques majeur des nineties. D’album en album, le groupe d'Abingdon s’est enfoncé dans une musique de plus en plus expérimentale et obscure, au point d’en devenir franchement casse-burnes par moments et de ne plus susciter qu’un intérêt poli de la part des fans purs et durs. Rideau.

Le temps a cependant fait son œuvre. La redécouverte d’un disque comme « The King of Limbs » (2011) se fait aujourd’hui plus agréable, confirmant le statut de précurseur d’un groupe qui a toujours aimé avoir un coup d’avance sur le reste de l’industrie musicale, tant au niveau de ses productions que des moyens de les diffuser. On se souvient ainsi qu’en 2007, Radiohead avait pris tout le monde de court en proposant son album « In Rainbows » en téléchargement légal, laissant le soin aux internautes de fixer librement le prix d’achat.

Pour le lancement de leur nouvelle galette, Thom Yorke et sa bande ont encore une fois alimenté le buzz en disparaissant entièrement de la toile dans les jours qui ont précédé la sortie du disque. Sans autre avertissement préalable qu’une carte postale envoyée à une poignée de fans, le site Internet du groupe et ses comptes sur les réseaux sociaux ont ainsi disparu des écrans-radars, laissant présager l’arrivée imminente de matière fraîche. Une idée assez simple à mettre en œuvre, somme toute, mais qui confirme l’immense pouvoir que les anglais ont su conserver. On imagine en effet sans peine une longue liste de stars des années ’90 qui pourraient s’éclipser d’internet pendant des mois sans que personne ne s’en aperçoive. Allo, Nickelback ?

Après trois jours de mystères et de pertes en conjonctures, Radiohead a finalement fait son retour le 3 mai dernier en dévoilant le clip de « Burn The Witch », la plage d’ouverture de son nouvel album. Une chanson qui traînait dans les cartons du groupe depuis la période « Kid A » et que les anglais sont finalement parvenu à mettre en boîte. De manière magistrale, qui plus est.

Interprétées par le London Contemporary Orchestra, les somptueuses cordes qui viennent souligner la rythmique du morceau illustrent l’influence grandissante de Jonny Greenwood au sein du quintet. C’est en effet lui qui entama une collaboration avec cet orchestre pour signer la Bande Originale de « The Master », le film de Paul Thomas Anderson. Même si des instruments classiques se faisaient déjà entendre sur les compositions antérieures du groupe, jamais elles n’avaient été aussi présentes et déterminantes, au point de constituer l’ossature générale de ce nouvel album. Sur les sommets du genre que sont « The Numbers » et « Glass Eyes », par exemple, les cordes et les chœurs ne se mettent plus seulement au service de la composition, mais en impriment carrément le rythme et la mélodie. Bouleversant.

Mélodie, le mot est lâché. Car s’il y a une chose que Radiohead avait oublié en cours de route au fil de ses expérimentations, c’est bien son extraordinaire capacité à pondre des chansons qui vous tordent le cœur. Après deux décennies de sonorités glaçantes et de lamentations, les envolées lyriques et les émotions qui les accompagnent font enfin leur grand retour, pour le plus grand bonheur des Radioheadophiles patologiques. Impossible de dire si la récente rupture de Thom Yorke avec la mère de ses deux enfants y est pour quelque chose, mais ce disque peut sans nul doute être considéré comme le plus organique, le plus romantique et le plus poignant que le groupe ait pondu depuis « OK Computer », l’ultime chef d’œuvre de sa discographie. Remettant l’humain au centre de ses préoccupations, Radiohead retrouve enfin la puissance qui lui permettait de composer des chansons à la fois tristes et réconfortantes. Le disque s’achève d’ailleurs avec une version toute en retenue et en épure de « True Love Waits », un brillant morceau pop déjà entendu plusieurs fois en Live et sur des compilations d’inédits. « Just Don’t Leave », chante Thom Yorke sur ce refrain beau à pleurer. Ne t’inquiète pas, Thom. Maintenant que tu as fait un pas vers nous, on ne va plus te lâcher de sitôt.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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