Presse-citron : « Rituals » d’Other Lives

// 22/06/2015

Par Gilles Syenave

Other Lives ou le syndrome du premier de classe

Certains groupes ont le chic pour nous prendre par surprise. En 2011, les américains d’Other Lives publiaient « Tamer Animals », un second album que personne n’avait vu venir. Porté par le classique instantané « For 12 » mais aussi par d’autres jolis actes de bravoure tels que « Woodwind », « Landforms » ou encore l’éponyme « Tamer Animals », le disque se propulsait assez facilement parmi les grosses claques de l’année qui l’avait vu naître. Profitant du boulevard laissé par un Radiohead de plus en plus expérimental et un Coldplay de moins en moins digne d’intérêt, le trio se profilait alors comme le nouveau fer de lance d’une pop atmosphérique ambitieuse et poignante, quelque part entre Fink et Alt-J. Cette crédibilité naissante fut d’ailleurs rapidement boostée par les déclarations d’amour à leur égard formulées par Bon Iver, Midlake, Fleet Foxes et le maître Thom Yorke, qui les emmena avec lui pour assurer la première partie de Radiohead lors de la tournée « King of Limbs ».


Aussi grisante qu’elle ait pu être, toute cette attention autour du leader Jesse Tabish et de ses acolytes Josh Onstott et Jonathan Mooney a inévitablement généré son lot de pression au moment de concevoir un troisième album. Ne sachant pas trop par où commencer, le groupe originaire de Stillwater en Oklahoma décida de quitter sa zone de confort et de poser ses valises à Portland, la plus grande ville de l’état d’Oregon. Un an et demi plus tard, les trois compères se retrouvèrent avec une soixantaine de morceaux sur les bras. Un matériel incroyablement riche mais aussi très difficile à défricher. Pour s’y atteler, ils firent appel au producteur américain Joey Waronker, déjà aux commandes sur « Tamer Animals » et complice de Thom Yorke au sein du side-project Atoms For Peace. Baptisé « Rituals » et finalement constitué de 14 morceaux, ce nouvel album nous fait penser à la maxime de Pierre Desproges, qui disait qu’on reconnait les êtres qui nous sont chers à leur capacité à nous décevoir. Fourmillant d’idées louables et de bonnes intentions, « Rituals » ne peut cependant s’empêcher de susciter une certaine forme d’ennui lorsqu’on prend la peine de l’écouter de bout en bout. Les morceaux s’enchaînent, toujours très bien écrits et bénéficiant d’une production absolument impeccable, mais sans l’éclair de génie qui permettrait d’oublier cette longue succession d’essais non transformés. Tout n’est pour autant pas à jeter dans ce disque qui étale au grand jour la puissance mélodique du trio et la beauté sombre de la voix de son leader. A l’image d’un premier de classe trop sérieux et appliqué, Other Lives a du mal à susciter la passion, mais accumule les très bonnes notes. Des titres comme « Pattern », « Reconfiguration », le single « 2 Pyramids » ou le très lyrique « No Trouble » sont ainsi de véritables pépites qui auraient mérité d’être écrites par un groupe plus sûr de lui et moins tétanisé par la peur de mal faire.

Appliqué, poignant par endroit mais trop redondant sur la longueur, « Rituals » laisse derrière lui un parfum d‘inachevé, mais aussi la conviction que ses auteurs sont capables de bien mieux. La maturité aidant, Other Lives pourrait très bien nous clouer le bec avec son prochain album. Très honnêtement, on ne demande pas mieux.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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