Presse-citron : Royal Blood, à deux, c’est forcément mieux

// 04/12/2014

Par Gilles Syenave

Faut-il être un bon musicien pour faire de la bonne musique ? Depuis que le rock existe, et peut-être même bien avant, chroniqueurs et amateurs de musique se crêpent le chignon sur cette question épineuse qu’est le rapport entre la virtuosité des artistes et l’émotion qu’ils provoquent.



Durant l’horrible période du rock progressif, les musiciens s’évertuaient ainsi à étaler leur savoir-faire au cours d’interminables solos, imaginant naïvement que cette démonstration technique puisse susciter autre chose que l’ennui et une solide envie de leur enfoncer leur manche à douze cordes dans l’arrière-train.

Le punk est heureusement parvenu à battre en brèche cette drôle de conception du rock, revendiquant un minimalisme qui demandait pourtant beaucoup plus de précision qu’on ne l’imagine à première vue. Contrairement à l’image qu’ils ont toujours cultivée, les Sex Pistols étaient ainsi d’excellents musiciens, astucieusement dissimulés derrière leur formidable posture de branleurs.

L’avènement des musiques électroniques a lui aussi relancé ce débat. Avec la démocratisation des techniques de production et d’enregistrement, il est soudain devenu possible d’obtenir de très bons résultats sonores sans savoir jouer d’un instrument ni même se rendre en studio. Composer un tube planétaire semblait alors à portée de main, comme l’illustre ce sketch-culte des Guignols de l’Info où l’on voit David Guetta pondre une mélodie en quelques secondes à l’aide du seul outil qu’il maîtrise : un Simon.

On aurait bien volontiers oublié cette question un peu con-con du lien entre la qualité d’un groupe et la maîtrise technique de ses membres si elle n’avait été relancée par l’émergence des duos. Dans la foulée des White Stripes, des Kills, des Black Keys et autres Black Box Revelation, une série de nouvelles formations sont ainsi parvenues à nous envoyer du gros son tout en réduisant leurs frais de personnel. Tout à coup, l’argument principal utilisé pour nous vendre une nouvelle sensation devenait « Mais rends-toi compte, ils ne sont qu’à deux pour faire tout ça », comme si les contraintes techniques que s’imposaient deux musiciens pouvaient influer sur le plaisir ressenti en écoutant leurs morceaux. En live, passe encore, car le côté spectaculaire de la chose conditionne l’expérience que l’on vivra. Mais admirer un groupe sur base de cette seule caractéristique reviendrait à ne voir en Jimi Hendrix qu’un gars capable de jouer de la guitare avec ses dents, alors qu’il ne s’agissait que d’une pirouette destinée à mettre en valeur son talent de compositeur hors-normes.

Récemment, un nouveau duo est parvenu à secouer la planète rock sur base de ses qualités propres plutôt que sur ce seul artifice. Royal Blood, puisque c’est de lui qu’il s’agit ici, fait désormais partie de cette courte liste de groupes pour lesquels le nombre de membres importe finalement peu, tant la qualité des compositions prend le pas sur ces données purement mathématiques.

Dès l’intro de « Out of the Black », la plage d’ouverture de leur premier album sobrement baptisé « Royal Blood », Mike Kerr et son ancien camarade de classe Ben Thatcher livrent la quintessence de ce qui constitue un des plus gros cartons rock de l’année : un son ultra-puissant, un sens mélodique imparable et une sorte de sensualité pleine de testostérone qui s’exprime jusque dans la manière de chanter. Un tube instantané et solidement burné que l’on croirait tout droit sorti de la B.O. de l’excellente série de bikers « Sons of Anarchy ».

Comme pour toute hype digne de ce nom, Royal Blood a rapidement eu droit au soutien inespéré de quelques cadors. Leur premier album n’était pas encore dans les bacs que les membres d’Arctic Monkeys leur affichaient déjà leur soutien en portant des t-shirts à leur effigie en concert et en les invitant à se produire en première partie de leur tournée estivale. Il est vrai qu’un titre tel que « Come on Over » avec son intro qui dépote n’aurait certainement pas fait tache dans la discographie de la bande d'Alex Turner.

Quelques semaines après la sortie du disque, ce fut au tour de Dave Grohl et de Jimmy Page de s’emparer du phénomène, ce dernier déclarant même que Kerr et Thatcher étaient parvenus à porter le rock à un niveau supérieur.

On se montrera cependant plus prudent, Royal Blood ne faisant que recycler avec brio des vieilles recettes déjà entendues du côté de Rage Against The Machine, Queens of the Stone Age et les White Stripes. A moins que le guitar-hero de Led Zep ne fasse référence au fait que ses nouveaux chouchous se distinguent par l’absence de six-cordes?
Sans doute bien aidé par quelques pédales d’effet miraculeuses, Kerr parvient en effet à produire tous ces riffs imparables au départ de sa basse, Thatcher se chargeant de cogner sur les fûts. Un simple artifice de plus, comme Jimi Hendrix avec ses dents, mais qui ajoute immanquablement un cachet supplémentaire à leurs prestations live.
Après Lemmy, McCartney, Waters et Sting, un nouveau bassiste-chanteur semble bien décidé à entrer au panthéon du rock. Et pour une fois, ce sera sans un fichu guitariste pour lui marcher sur les plates-bandes.

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