Ripperjack // Il Casanova de Federico Fellini

// 04/01/2016

Par Jacques Coupienne

« Casanova de Fellini » aka « Il Casanova de Federico Fellini » (1976) de Federico Fellini

Avec Donald Sutherland, Daniel Emilfork, Tina Aumont, Cicely Browne, Carmen Scarpitta, Clara Algranti, Daniela Gatti, Reggie Nalder, …

Le pitch :

Venise au 18e siècle, durant le Carnaval annuel.
Giacomo Casanova reçoit un pli mystérieux qui l’enjoint de se rendre à un rendez-vous coquin : il y fera la connaissance d’une nonne qui l’invite à faire l’amour devant les yeux de son amant, caché derrière une fresque. Après un passage en prison commence alors pour Casanova un long périple à travers quelques grandes villes d’Europe : sa renommée l’y précède et l’oblige à enchaîner les exploits amoureux …


La critique :

Un des films les plus noirs et déprimants que je connaisse et une œuvre d’Art sans la moindre compromission : le Cinéma dans ce qu’il a de meilleur …
Au moment de découvrir - j’avais alors moins de 20 ans - ce qui demeure aujourd’hui à mes yeux le plus grand chef d’œuvre d’une carrière qui en est pourtant émaillée, je m’attendais à un film très émoustillant visuellement et rempli de séquences aptes à encourager voire à sublimer une jeune libido qui n’attendait que cela !
Quelle ne fût pas ma surprise voire ma consternation - du moins dans un premier temps - de me trouver face à la longue et pathétique descente d’un personnage vers le désespoir et la mort …
Car Fellini n’avait évidemment pas pour ambition de réaliser un film pseudo historique voire léger qui aurait été dévolu à la gaudriole : à l’évidence, ce n’est pas ce qui a intéressé le Maestro lorsqu’il a choisi de narrer les aventures du célébrissime écrivain libertin.
Comme tous les véritables auteurs (le mot n’est pas sale en pareil cas …), Fellini a injecté dans son métrage sa vision du Monde et ses propres obsessions.
Et cela donne cet objet absolument unique (mais assez voisin du « Satyricon » autre chef d’œuvre Fellinien …) et totalement désespéré : car, de ce voyage picaresque en terre de sexe, ne demeure au final que regrets (ce plan terrible sur les yeux de Casanova devenu vieux et l’objet de toutes les risées …) et de l’amertume au dernier degré.
Dans l’intervalle, d’improbables rencontres charnelles en triviales performances publiques, le sexe et ses représentations n’ont plus que la couleur de la cendre et de la mort : car, comme souvent, Fellini nous présente une galerie de personnages plus ou moins tordus - psychologiquement et physiquement - mais qui ne sont pas des « freaks » dans la mesure ou ils sont intégrés à une vision du monde globale dont ils ne constituent que le reflet. La seule petite lueur d’espoir semble alors résider dans le rêve ou le fantasme comme lors de ces magnifiques séquences avec la femme automate …
Georges Simenon lui même, ami de Fellini et grand « consommateur » de femmes (ne disait il pas en avoir connu 10.000 ?) se retrouvait totalement dans cette vision grise de l’humanité alors que, dans la forme, son œuvre semble à des années lumière de celle du cinéaste transalpin. Dans la forme mais pas dans le fond !

Cette thématique est illustrée de la plus somptueuse des manières, artistiquement parlant : inventivité des décors et des costumes, beauté de la sublime musique de Nino Rota (qui ne se contente pas d’illustrer les scènes mais les commente plutôt : probablement sa plus belle réussite …) et perfection de l’interprétation de Donald Sutherland (sa voix française est celle de Michel Piccoli : et cette VF me paraît sur ce coup largement préférable à la VO) dans ce qui est probablement son plus beau rôle : notons que l’acteur revenait à Venise juste après le très beau « Ne vous retournez pas ! » de Nicholas Roeg (réédité ces jours ci chez Carlotta …).
L’amateur de Cinébis remarquera aussi la présence, dans une distribution foisonnante, de Reggie Nalger (oui, oui : l’Albino de « La marque du diable » commenté récemment par Rigs Mordo dans son excellente « Toxic Crypt » …) et de Daniel Emilfork : physiques atypiques et parfaitement inoubliables, s’il en fût …


Conclusion :


Un film nous touche d’autant plus qu’il colle plus ou moins bien à nos ressentis profonds : dans ce sens, celui-ci ne sortira jamais de mon top 5 personnel.
Tant il évacue l’idée d’un Dieu bienveillant, d’une humanité généreuse mais ne fait que souligner, sous une forme artistique parfaitement accomplie, ce que la nature humaine recèle de fondamentalement trivial voire d’obscène.
Non, le « Casanova de Fellini n’est pas une ode au sexe libérateur mais plutôt à une pureté rêvée mais parfaitement inaccessible à l’être humain, les pieds enracinés dans une lourde et pesante glaise existentielle.
Je ne le recommanderais donc pas à tout qui aurait des tendances dépressives plus ou moins marquées : ce n’est certes pas un film aimable ni requinquant sur le plan moral … mais que de trésors sous son masque grimaçant qui empeste le regret et le désespoir.
Le blu ray de chez Carlotta est hautement recommandable tant par la beauté de l’image que par la qualité de ses suppléments : une bonne habitude chez cet éditeur …

Jacques COUPIENNE

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