Ripperjack // Jess Franco ou les prospérités du bis

// 29/06/2016

Par Jacques Coupienne

Jess Franco ou les prospérités du bis, Alain Petit, Éditions Artus Films (2015), 750 pages.

Le pitch.

Il s'agit donc de la réédition revue, corrigée et augmentée des - très recherchés par les aficionados - « Manacoa files » autrefois parus en plusieurs cahiers (qui furent même réédités par « Ciné-zine-zone ») dans lesquels l’auteur, Alain Petit, étudie l’œuvre de Jess Franco ceci en adoptant différents angles d’approche avec comme point commun la même passion baignée d'une érudition sans faille sur le sujet.


Le livre.

Il semblera sûrement très paradoxal à certains que ce soit votre serviteur qui chronique ce livre… En effet, après de nombreuses tentatives marquées du sceau de la frustration, je n’ai jamais caché mon manque d’intérêt pour les films de Jess Franco : et mon regard s'en trouve par conséquent très (trop ?) férocement critique sur son œuvre ou du moins… la toute petite portion que j’ai pu en voir car elle est quantitativement pléthorique (plus de 200 films).

Mais ce ressenti tout personnel, et donc éminemment subjectif et finalement sans grand intérêt, n’est pas le sujet. En fait, je le mentionne car il me semble au moins garantir ipso facto une objectivité certaine de mon avis sur le présent ouvrage. Compte tenu de ce désamour de base, on pourra en effet difficilement me taxer de complaisance excessive envers l’œuvre du petit (ou du grand pour ses admirateurs) Jésus.

Ceci posé, cette véritable somme quasi encyclopédique me semble rien moins qu’indispensable à tout cinéphile désireux d’élargir ses horizons et intéressé par l’histoire du Cinéma en général et du Cinémabis en particulier.

Pourquoi indispensable ?

Tout d’abord, ce livre en tant qu'objet est réellement magnifique : somptueusement édité et relié, imprimé sur papier glacé et illustré de très nombreuses - et judicieusement choisies - photographies noir et blanc et couleur. L’ensemble constitue un vrai régal pour les yeux, et même pour les doigts, rien qu’en le feuilletant : et puis, Franco ayant été un érotomane compulsif, vous pouvez imaginer sans vous tromper que les pulpeux charmes féminins y sont très représentés. Même situées en dehors de cet aspect très charnel, certaines photographies sont extraordinaires : celles de " Count Dracula", du "Dr Orloff " ou du "Diabolical Dr Z" (ah, Miss Muerte…) entre autres.

La qualité globale de cette véritable "Bible" m’a d’ailleurs irrésistiblement fait penser à une autre réédition récente : celle de l’intégrale de "Midi Minuit Fantastique" chez Rouge Profond. Ce n’est pas là un mince compliment, je crois… Comme pour MMF, un DVD bonus est d'ailleurs joint à l'imposant volume : "Opération lèvres rouges", un inédit sur le support présentant un film de Jess Franco millésimé 1960.

Ensuite, l’auteur lui même est une personne éminemment respectable : comme il est rappelé au dos de l’ouvrage, Alain Petit est un véritable amoureux, un pionnier "historique" (je ne suis pas sûr qu’il apprécierait ce terme mais bon …) et finalement un "passeur " unanimement respecté du Cinémabis : à titre personnel, je me souviens encore avec émotion de ses articles lus avec avidité notamment dans les "Vampirella" et autres "Eerie" de mon adolescence.

Une petite parenthèse : en plus de la qualité de son travail, l’homme est extrêmement sympathique et chaleureux, comme j’ai eu le grand plaisir à le constater lors du dernier Bloody Week end organisé à Audincourt en mai dernier. Alain Petit était venu y présenter la splendide réédition (là encore éditée par "Artus films") de ses "20 ans de western Européen". Ce fût à la fois un honneur et un réel bonheur d’échanger un peu avec lui et de me faire dédicacer ce bel ouvrage. Fin de la parenthèse.

Alain Petit fût aussi l’ami de Jess Franco et même parfois son scénariste.Toutefois, qualité supplémentaire, j’ai constaté en parcourant certains articles (non, je n’ai pas encore TOUT lu jusqu’à la dernière ligne…) que cette proximité n’empêchait jamais un vrai regard critique posé sans complaisance sur le travail de Franco : l'auteur n’emploie pas le terme de chef d’œuvre à tour de bras et n’ignore ni ne cherche à dissimuler certains des écueils assez indiscutables – même pour les regards les plus indulgents – de certains films.

De plus, le volume a un aspect choral : différentes approches sont proposées (dico, filmographie commentée, …) dont de nombreuses interviews qui se recoupent parfois et mettent en scène des participants essentiels de l’imposante filmographie de l’espagnol  : ainsi par exemple d’Howard Vernon dont le franc parler - lors d’une interview d’époque ici intégralement reproduite - fût même à l’origine d’une brouille passagère entre les deux hommes.

Tout cela pour dire que nous ne sommes aucunement face à une hagiographie ou à une tentative de canonisation à posteriori du très prolifique cinéaste que fût Franco : et c’est aussi cette honnêteté intellectuelle à laquelle j’ai envie de rendre hommage.

Car, que l’on l’apprécie ou non, le cinéma de Jess Franco et plus encore son mode de production appartiennent désormais au passé : il fût en tout cas un véritable artisan pour lequel l’acte même de filmer était essentiel voire même plus important que toutes les autres contingences. Ce qui me laisse à penser que la qualité des scénarios et le talent des acteurs n’étaient à l’évidence pas des éléments indispensables pour lui : non car cet homme là était avant tout habité par la passion de la création et, même si parfois quelque peu mythomane – notamment à propos de romans jamais écrits ou d’un "Necronomicon" jamais, et pour cause, consulté – il paraît à l’arrivée très difficile de le taxer de malhonnêteté ou de "je m’en foutisme ". Ce mouvement perpétuel de filmage devait être réellement vital pour ce cinéaste « habité » qui aura d’ailleurs filmé jusqu’à son dernier souffle, même presque totalement dénué de moyens à tous niveaux.

En cela, quoi que l’on pense de son œuvre sur le plan qualitatif, Jess Franco est éminemment respectable - sinon admirable : c’est là affaire de ressenti personnel - et mérite sa place dans toute Histoire du Cinéma qui se respecte et se veut complète.

Conclusion .

Le livre est donc une fenêtre grande ouverte non seulement sur un cinéaste devenu "culte" (et le mot n'est pas ici galvaudé) pour beaucoup mais aussi un témoignage irremplaçable sur une époque lointaine qui permettait à des films aussi atypiques d’être visionnés et appréciés dans des salles de quartier. Et c’est aussi quelque part, si on lit un peu entre les lignes, une belle histoire d’amitié à plusieurs : la jolie préface de Jean Pierre Bouxyou est très éloquente à ce sujet.

On peut aisément comprendre – même sans nécessairement partager leur flamme – que tout cela laisse finalement nostalgique d'autant plus placé face à un cinéma de genre contemporain parfois surproduit ou lissé à l’extrême pour plaire au spectateur lambda. Si une chose est sûre, c’est que le cinéma de Jess Franco ne sera jamais la tasse de thé d’une majorité et c’est probablement là au fond l'une de ses plus grandes qualités.

Par ailleurs, plus généralement, constatons que nous vivons quand même une époque bénie à certains égards car, à l’heure de la dématérialisation galopante, tout semble se passer comme si les amateurs nostalgiques d'un certain Cinéma avaient décidé, sans même se concerter, de resserrer les rangs et de proposer - grâce souvent au financement participatif - aux amateurs éblouis des ouvrages ou des objets non seulement magnifiques mais inimaginables à une certaine époque …

Constatez plutôt  : chez Artus, le "Gore : Dissection d’une collection" de David Didelot + le "Joe d’Amato, le réalisateur fantôme " de Sébastien Gayraud + le présent "Jess Franco" d’Alain Petit + les "20 ans de Western Européen" du même Alain Petit + pour très bientôt, un ouvrage de même ambition consacré à Bruno Mattéi.

Un autre éditeur, Rouge Profond, n’est pas en reste via la réédition de MMF et, entre autres perles, le "Redneck movies, ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain" de Maxime Lachaud. Mon collègue Peter Hooper a d'ailleurs parlé sur ce même site voici quelques semaines.

Bref, au fond, nous vivons une époque formidable si nous savons où porter les yeux, non ?

Jacques COUPIENNE.

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